Des enveloppes sous la table aux réseaux de pouvoir les plus sordides de la planète, le constat est le même : Ceux qui nous gouvernent semblent jouer dans une ligue à part, celle de l’impunité. On pourrait parler des petits arrangements habituels : Les élus fantômes, les ministres recasés dans le privé, les conflits d’intérêts étouffés. Mais le vrai vertige, c’est quand on lève les yeux.
Les Panama Papers, puis les Pandora Papers, ont exposé des chefs d’État cachant des fortunes dans des paradis fiscaux tout en prêchant l’austérité à leurs peuples.
Et puis il y a l’affaire Epstein : un réseau de trafic sexuel impliquant des mineurs, protégé pendant des décennies par des présidents, des princes et des milliardaires.
À chaque scandale, le même schéma : indignation, commission, oubli. Les visages changent. Le système reste.
Les chiffres sont brutaux. Selon le Edelman Trust Barometer 2025, la défiance envers les dirigeants politiques atteint des records historiques dans 28 pays. En France, l’écart de confiance entre les catégories populaires et les plus aisés est passé de 5 à 14 points en douze ans.
Le CEVIPOF mesure régulièrement que moins de 30% des Français font confiance à leurs élus. On pourrait multiplier les statistiques, mais vous avez compris l’idée : quelque chose est cassé.
Alors, face à ce constat, une question émerge de plus en plus souvent dans les conversations, parfois comme une blague, parfois moins.
Et si on remplaçait tout ce beau monde par une intelligence artificielle ?
Pas de corruption, pas de carriérisme, pas de promesses oubliées le lendemain de l’élection. Une machine qui traite les données, optimise les décisions, et nous fiche la paix. Utopie de geek ou piste sérieuse ?
L’Argument Séduisant : Pourquoi Une IA Ferait (En Théorie) Un Meilleur Job
Commençons par prendre l’idée au sérieux. Parce qu’elle n’est pas aussi délirante qu’on pourrait le croire.
Une intelligence artificielle générale (AGI), c’est-à-dire une IA capable de raisonner sur n’importe quel sujet comme un humain, voire mieux; présente des avantages théoriques indéniables pour gouverner.
D’abord, pas d’intérêt personnel. Une machine ne cherche pas à se faire réélire, à placer ses proches, ou à préparer sa reconversion dans le privé. Elle n’a pas de compte offshore aux Bahamas.
Sa capacité de traitement des données écrase celle de n’importe quel cabinet ministériel. Imaginez : analyser en temps réel les flux économiques, les tendances démographiques, les données de santé publique, les indicateurs environnementaux.
Synthétiser des millions de pages de rapports d’experts. Modéliser les conséquences d’une réforme fiscale sur vingt ans. Un humain met des mois à produire une étude d’impact approximative ; une AGI pourrait le faire en quelques heures.
Une IA ne prend pas ses décisions en fonction du prochain sondage ou de la prochaine élection. Elle peut penser à long terme.
Ajoutez à cela l’absence de biais cognitifs classiques : pas d’effet de groupe, pas de pensée magique, pas de déni face aux mauvaises nouvelles.
Et surtout, des décisions basées sur les preuves (evidence-based policy), pas sur l’idéologie ou le calcul électoral.
Cette idée n’est pas purement théorique. Des formes de gouvernance algorithmique existent déjà. L’Estonie a digitalisé 99% de ses services publics et utilise massivement l’automatisation administrative. Les smart cities de Singapour ou Dubaï confient à des algorithmes la gestion du trafic, de l’énergie, parfois des aides sociales.
Dans l’univers crypto, les DAO (Decentralized Autonomous Organizations) fonctionnent sur des règles codées, sans direction humaine.
Le Tournant : Pourquoi C’est Plus Compliqué Qu’il N’y Paraît
L’idée séduit. Mais creusons un peu.
Qui Programme L’AGI ?
Premier problème, et pas des moindres : une IA n’apparaît pas par magie. Elle est conçue, entraînée, paramétrée par des humains. Des humains avec leurs présupposés, leurs angles morts, leurs intérêts. La corruption ne disparaît pas, elle se déplace.
Les exemples concrets abondent. Le système néerlandais SyRI, utilisé pour détecter la fraude aux aides sociales, a été jugé illégal en 2020 : il ciblait de manière discriminatoire les quartiers défavorisés.
Aux États-Unis, l’outil COMPAS utilisé par la justice pénale s’est révélé deux fois plus susceptible de qualifier à tort les accusés noirs comme « à haut risque » de récidive. La machine n’était pas neutre, elle reproduisait les biais de ses concepteurs et de ses données d’entraînement.
Plus de 80% des dirigeants d’entreprise pensent que les décisions par IA seront plus précises que les décisions humaines d’ici 10 ans. Mais moins de 30% ont mis en place des processus de supervision formels. Le décalage entre la confiance et la vigilance est vertigineux.
Gouverner N’est Pas Optimiser
Deuxième problème : la politique n’est pas un problème d’ingénierie. C’est un arbitrage entre des valeurs contradictoires.
Faut-il privilégier la croissance économique ou la protection de l’environnement ? La liberté individuelle ou la sécurité collective ? L’efficacité ou l’équité ? Ces questions n’ont pas de réponse « optimale » qui serait cachée quelque part dans les données. Ce sont des choix de société, qui engagent des visions du monde différentes.
Une AGI aurait besoin d’une fonction objectif : maximiser quoi exactement ? Le PIB ? Le bonheur national brut (bon courage pour le mesurer) ? L’espérance de vie ? L’égalité des revenus ? Chaque choix de métrique implique des perdants et des gagnants. Et qui décide de cette fonction objectif ? Des ingénieurs de la Silicon Valley ? Un comité d’éthique autoproclamé ?
Remplacer les politiciens par une machine ne supprime pas la question du pouvoir, elle la déplace vers ceux qui contrôlent la machine.
La Démocratie Comme Processus, Pas Comme Résultat
Troisième problème, plus philosophique : réduire la démocratie à un mécanisme de production de « bonnes décisions », c’est passer à côté de son essence.
La démocratie, c’est le droit au désaccord. Le droit de changer d’avis collectivement. Le droit, parfois, à l’inefficacité, parce que le consensus prend du temps, parce que les minorités doivent être entendues, parce qu’on ne veut pas d’une société qui « optimise » les individus comme des variables.
L’histoire du XXe siècle regorge d’expériences de « gouvernance par les experts » qui ont mal tourné. La technocratie des années 1930 promettait une gestion scientifique de la société; elle a souvent débouché sur l’autoritarisme.
La planification soviétique incarnait l’idée qu’un bureau central, armé de suffisamment de données, pouvait gérer une économie entière. Résultat : pénuries chroniques, falsification des statistiques, et un système qui s’est effondré de l’intérieur.
Le Vrai Problème Derrière Le Fantasme
Posons la question autrement. Pourquoi cette idée de « virer les politiques » résonne-t-elle autant ?
Pas parce que les gens veulent vraiment être gouvernés par des machines. Mais parce qu’ils ont le sentiment que le système actuel ne fonctionne plus.
Que les élus ne les représentent pas. Que les décisions se prennent ailleurs dans les couloirs de Bruxelles, dans les conseils d’administration, dans des réunions auxquelles ils n’ont pas accès.
Ce que cette envie révèle, c’est une crise de la représentation, pas un besoin d’IA. Et la distinction est cruciale.
« Les politiciens sont nuls » et « le système produit de mauvais résultats » sont deux diagnostics différents, qui appellent des remèdes différents.
Des Pistes Qui Ne Jettent Pas Le Bébé Avec L’eau Du Bain
Si le problème est la représentation, alors des solutions existent, et elles ne passent pas par l’abolition de la politique humaine.
Les conventions citoyennes permettent à des panels de citoyens tirés au sort de délibérer sur des sujets complexes.
La Convention citoyenne pour le climat en France a montré que des gens « ordinaires », bien informés, peuvent produire des recommandations sophistiquées et ambitieuses.
Le problème n’était pas la qualité de leurs propositions, c’était le manque de volonté politique pour les appliquer.
Le tirage au sort pour certaines fonctions (comme dans la Grèce antique) pourrait renouveler la représentation et briser le monopole des professionnels de la politique.
La transparence algorithmique des décisions publiques : Expliquer comment sont calculées les aides, comment sont répartis les moyens répondrait au sentiment d’opacité.
Et l’IA dans tout ça ? Elle peut être un outil d’aide à la décision formidable. Simuler les effets d’une politique avant de l’appliquer.
Identifier des corrélations que l’œil humain ne voit pas. Traiter les dossiers administratifs plus vite. Mais comme outil, pas comme décideur. La différence n’est pas cosmétique, elle est fondamentale.
La Vraie Question
L’envie d’une gouvernance par AGI fonctionne comme un miroir de notre épuisement démocratique. Elle dit quelque chose de notre épuisement face aux scandales, aux promesses non tenues, au sentiment d’impuissance. Et cette fatigue est légitime.
Mais la réponse à cet épuisement ne peut pas être de déléguer notre capacité de choix collectif à une machine.
Parce que se gouverner soi-même n’est pas le problème, c’est le projet. Un projet difficile, frustrant, imparfait. Mais un projet qui nous appartient.
FAQ
Une IA peut-elle vraiment être totalement neutre et sans biais ?
Non. Toute IA est entraînée sur des données produites par des humains et conçue par des équipes qui font des choix. Les biais des concepteurs et des données se retrouvent inévitablement dans les résultats. C’est pourquoi la supervision humaine reste indispensable.
Existe-t-il des pays qui utilisent déjà des algorithmes pour gouverner ?
Oui, mais de manière limitée. L’Estonie utilise massivement le numérique pour ses services publics. Singapour et d’autres smart cities confient certaines décisions (trafic, énergie) à des algorithmes. Aucun pays n’a remplacé ses élus par une IA.
Qu’est-ce qu’une AGI exactement ?
L’AGI (Artificial General Intelligence) désigne une intelligence artificielle capable de raisonner sur n’importe quel sujet au niveau humain ou au-delà. Elle n’existe pas encore, les IA actuelles sont « spécialisées » (jouer aux échecs, générer du texte, etc.).
Pourquoi les experts comparent-ils l’IA gouvernementale à la planification soviétique ?
Parce que les deux reposent sur l’idée qu’une entité centrale, disposant de suffisamment de données, peut prendre de meilleures décisions que des processus décentralisés. L’échec soviétique montre les limites de cette approche face à la complexité du réel.
Qu’est-ce qu’une DAO et comment ça fonctionne ?
Une DAO (Decentralized Autonomous Organization) est une organisation dont les règles sont codées sur une blockchain. Les décisions se prennent par vote des détenteurs de tokens, sans direction humaine traditionnelle. C’est une forme expérimentale de gouvernance automatisée.
L’affaire du système SyRI aux Pays-Bas, c’était quoi ?
SyRI était un algorithme utilisé pour détecter la fraude sociale en croisant des données administratives. En 2020, un tribunal l’a jugé illégal car il ciblait de manière discriminatoire les quartiers pauvres et violait le droit à la vie privée.
Quels sont les arguments en faveur du tirage au sort en politique ?
Le tirage au sort permettrait d’avoir des représentants plus proches de la population réelle, de briser le monopole des politiciens professionnels, et de réduire le clientélisme. C’était la méthode principale de la démocratie athénienne.
Une IA pourrait-elle au moins aider les politiques à mieux décider ?
Absolument. L’IA peut simuler les effets de politiques publiques, analyser de grandes quantités de données, identifier des tendances. Utilisée comme outil d’aide à la décision (pas comme décideur), elle représente un potentiel considérable.
Pourquoi dit-on que la politique est un arbitrage entre valeurs et pas un problème technique ?
Parce que les grandes questions politiques (liberté vs sécurité, croissance vs environnement) impliquent des choix de société qui dépendent de ce qu’on valorise. Il n’existe pas de réponse « objectivement correcte » que les données révéleraient.
La défiance envers les politiques est-elle vraiment si forte ?
Oui. Le Edelman Trust Barometer 2025 parle d’une « descente dans la rancœur » dans 28 pays étudiés. En France, les enquêtes CEVIPOF montrent régulièrement que moins d’un tiers des citoyens font confiance à leurs élus nationaux.
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